top of page

Hadrien : l'histoire d'un deuil invisible (Partie 1)

  • Liliane
  • 4 juil.
  • 5 min de lecture

Pendant longtemps, j'ai cru que lorsque l'on perdait un bébé, tout le monde comprenait immédiatement l'ampleur du drame. Je pensais qu'un enfant était forcément reconnu par son entourage, même avant sa naissance. Je pensais que sa disparition serait évidente aux yeux des autres.

J'avais tort.


Mon fils, Hadrien, est arrivé dans ma vie au début de l'année 2015. Comme beaucoup de futures mamans, j'ai vécu les premières semaines de grossesse avec un mélange d'excitation, de prudence et d'émerveillement. Les examens médicaux étaient rassurants et rien ne semblait indiquer que quelque chose n'allait pas.

Puis les douleurs ont commencé.


Au départ, je me suis dit que c'était peut-être normal. Mais elles sont rapidement devenues suffisamment importantes pour m'inquiéter. J'ai donc pris rendez-vous avec ma gynécologue afin de comprendre ce qui se passait. Je me souviens encore très précisément de cette consultation. Après lui avoir décrit mes symptômes, je lui ai demandé si elle pouvait vérifier que tout allait bien. Dans mon esprit, une échographie permettrait peut-être de me rassurer.

Elle a refusé.

Elle n'a pas jugé utile de pratiquer le moindre examen complémentaire. À la place, elle m'a répondu avec une condescendance que je n'ai jamais oubliée : « Vous, les jeunes, vous pensez que la grossesse est une partie de plaisir. Vous avez voulu être enceinte, maintenant il va falloir assumer. La grossesse, ça fait mal, et c'est normal. »

Je me suis sentie ridicule. Comme si je m'inquiétais pour rien. Comme si je manquais de maturité. Comme si je dérangeais. Je suis repartie avec mes douleurs et mes questions, mais aussi avec la certitude qu'une spécialiste venait de m'expliquer que tout allait bien. Alors j'ai décidé de lui faire confiance.


Quelques semaines plus tard, mon mari m'a offert un merveilleux cadeau d'anniversaire : un week-end à Lisbonne. C'était une ville que je rêvais de découvrir depuis longtemps. J'étais heureuse et lui aussi. Pourtant, la douleur était toujours là. Je l'ai cachée autant que possible. Je ne voulais pas gâcher ce voyage ni transformer ce moment de bonheur en inquiétude permanente. Après tout, il paraît que la grossesse fait mal.


Nous avons arpenté les rues de la ville, admiré les façades colorées, découvert les quartiers historiques et partagé des moments que nous pensions inoubliables. Pourtant, derrière chaque sourire, la douleur était présente. Le soir venu, elle était devenue si intense que je n'arrivais presque plus à manger. Nous sommes rentrés à l'hôtel plus tôt que prévu.

Au milieu de la nuit, je me suis réveillée pour aller aux toilettes et j'ai découvert des saignements. J'ai immédiatement réveillé mon mari. Nous avons eu peur, puis nous avons essayé de nous rassurer. Au petit matin, les saignements avaient cessé. Après quelques recherches, nous avons trouvé de nombreux témoignages expliquant que cela pouvait arriver au cours d'une grossesse. Nous avons voulu croire que tout allait bien. Mais les douleurs continuaient à s'aggraver.




Le lendemain, j'avais de plus en plus de mal à me déplacer. Lorsque les saignements ont recommencé, j'ai décidé d'appeler mon cabinet gynécologique en France. Ma gynécologue étant en congé, je suis tombée sur sa remplaçante. En quelques minutes seulement, tout a changé. Contrairement à la première, elle a immédiatement considéré que mes symptômes étaient préoccupants. Elle m'a expliqué que les douleurs importantes et les saignements à ce stade de la grossesse n'avaient rien de banal. Très inquiète, elle m'a demandé de venir la consulter dès notre retour à Paris.

Je ne le savais pas encore, mais cette femme allait probablement me sauver la vie.

À peine notre avion avait-il atterri que nous avons pris la route directement vers son cabinet. Je me souviens encore de son visage pendant l'échographie. Avant même qu'elle ne parle, j'ai compris que quelque chose n'allait pas. Elle m'a annoncé que je faisais une grossesse extra-utérine très avancée. J'étais en train de faire une hémorragie interne et il n'y avait plus rien à faire pour sauver mon bébé. Elle m'a remis une lettre à destination des urgences et nous a demandé de nous y rendre immédiatement, sans même passer chez nous.


À partir de cet instant, tout est allé extrêmement vite. Dès que les urgences ont pris connaissance du courrier, l'équipe médicale s'est mobilisée. Les médecins semblaient courir autour de moi, les infirmiers préparaient déjà mon admission et les formalités s'enchaînaient à un rythme que je ne comprenais pas. Je réalisais que la situation était grave, mais pas encore à quel point.


Avant l'opération, le chirurgien a souhaité faire une dernière échographie afin de confirmer certains éléments. Il m'a expliqué qu'il serait obligé d'activer le son pour vérifier l'activité cardiaque du bébé.


C'est à ce moment-là que j'ai entendu le cœur de mon fils.

Pour la première fois.

Et pour la dernière.


Je me souviens encore de l'espoir immense qui m'a traversée. Son cœur battait. J'étais consciente, je respirais, j'étais encore debout quelques minutes auparavant. Dans mon esprit, cela signifiait forcément qu'une solution existait. Je ne comprenais pas encore que les médecins étaient déjà en train de choisir de me sauver, moi, parce qu'ils ne pouvaient plus le sauver, lui.


Quelques instants plus tard, j'étais conduite au bloc opératoire.


Lorsque je me suis réveillée en salle de réveil, ma première réaction a été de demander où était mon bébé. Je posais la question encore et encore. Une infirmière est venue près de moi, m'a caressé le front, mais elle ne répondait pas. Son silence disait tout. J'ai essayé de me lever, de partir à sa recherche. On m'en a empêchée en me sanglant les bras et les jambes à mon lit. Puis le sommeil est revenu par ce masque qu'on m'a collé sur le nez.

Plus tard, on m'a installée dans une chambre du service maternité. J'entendais les pleurs des nouveau-nés dans les chambres voisines. Des bébés naissaient autour de moi tandis que mes bras restaient désespérément vides. Je ne comprenais toujours pas complètement ce qui venait de se produire. J'attendais le passage du médecin avec une angoisse immense.


Le lendemain matin, le chirurgien est venu m'expliquer la situation. J'ai appris que j'étais arrivée à l'hôpital avec seulement quelques heures d'avance sur une issue qui aurait pu m'être fatale. L'hémorragie interne était déjà très avancée. Les équipes avaient décalé d'autres interventions pour me prendre en charge en priorité. Mon bébé, lui, était implanté dans ma trompe de Fallope à un stade où aucune intervention ne pouvait le sauver.

Je me souviens avoir ressenti une culpabilité écrasante.

Pourquoi étais-je encore là alors que lui n'y était plus ?

Pourquoi avais-je fait confiance à cette première gynécologue lorsqu'elle m'avait assuré que tout était normal ?

Pourquoi n'avais-je pas insisté davantage ?

Pourquoi n'avais-je pas compris plus tôt ?

Pendant longtemps, ces questions ont tourné dans ma tête sans jamais trouver de réponse. J'ai cherché une erreur, un responsable, une faute. Et presque toujours, je finissais par me désigner moi-même.


Les années ont passé. J'ai eu la chance de retomber enceinte. J'ai connu la peur permanente de revivre le même drame. J'ai surveillé chaque douleur, chaque sensation, chaque changement. Puis ma fille est née. Plus tard, son petit frère est arrivé à son tour. Ils vont bien tous les deux et je mesure chaque jour la chance que j'ai de les voir grandir.

Pourtant, leur présence n'a jamais effacé l'absence d'Hadrien.

Parfois, je me demande à quoi il aurait ressemblé. Je me demande s'il aurait été un grand frère protecteur, s'il aurait aimé les mêmes jeux que son frère ou fait rire sa sœur. Je me demande aussi ce qu'aurait été notre vie si j'avais reçu une autre réponse lors de cette première consultation. Ces questions resteront sans doute toujours sans réponse.

Ce que je sais en revanche, c'est que sa mort a laissé une place dans mon cœur et dans notre famille. Une place qui existe encore aujourd'hui. Une place que personne n'a jamais occupée et que personne n'occupera jamais, parce qu'elle appartient à Hadrien.



Pendant longtemps, j'ai cru que le plus difficile avait été de perdre mon bébé.

Avec le recul, je réalise qu'une autre épreuve m'attendait encore : celle de découvrir à quel point la société peine parfois à reconnaître le deuil périnatal.


C'est ce dont je te parlerai dans un prochain article.

 
 
 
bottom of page